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Les conditions du monde futur

selon l’évangile de Thomas

« Et Yeshoua leur dit : en faisant le deux un et le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans, et ce qui est au-dessus comme ce qui est en-dessous, et en faisant le mâle et la femelle un, pour que le mâle ne soit plus le mâle et la femelle ne soit plus la femelle, (…) vous entrerez dans le royaume. » (loggion 22).

Le « royaume » dans la culture hébraïque qui était celle de Jésus, n’est pas une notion éthérée de paradis céleste mais un projet pour une refondation de la société humaine qui n’est pas loin pour moi de ce que j’ai appelé le « monde futur » du vivre en commun.

Le verbe « faire », assa, en hébreu, qui était la langue que parlait Yeshoua, peut également signifier « accomplir », et c’est cette traduction que je trouve plus juste : accomplir le deux (comme un), qui serait le vrai sens du un, l’union, plutôt qu’annuler le deux dans un faux un. Le mot eh’ad en effet traduit par « un » signifie également « union ».

Le monde du deux, notre matrice tragique

Le deux est le monde de la dualité, de la séparation de chacun et de chaque identité, notre monde aliéné sans communion, chacun derrière les frontières de son identité, de son clan, de sa culture, de son moi.

Nous sommes conçus et nous naissons aliénés dans le deux. Notre matrice est le monde du deux car dès que nous sommes un embryon dans le ventre de nos mères, nous engrammons et sacralisons la psychologie et l’identité de notre famille, séparée de toutes les autres identités, nous engrammons la peur de l’autre et l’enfermement dans des systèmes de défense paranoïaques. Dès la matrice, les identités s’opposent et s’excluent mutuellement. L’inconscient collectif de l’humanité est un monde de dualité, de guerre entre les identités et entre les archétypes symboliques unilatéraux qui les trament.

Naître à notre être humain véritable

Le deux est une mystification s’il reste deux. Selon la tradition hébraïque, Dieu, l’un, est « le lieu du monde », ce qui signifie que tous les êtres sont appelés à vivre en commun dans le même monde. La kabbale développe la théorie du tsimstsoum, (retrait) à la base de la création du monde, souvent mal comprise. Selon cette théorie inspirée, Dieu se retire en tant que présence égocentrée de lui-même pour se faire par amour fou présence de l’autre de lui-même, de tous les êtres de l’univers dans leur singularité. La présence-une nous constitue, nous traverse et nous réunit, malgré nos moi fermés. La présence n’est jamais la propriété privée d’un moi, elle est l’un qui appelle en nous à être épousé par la multitude, au cœur de la multitude pour que nous vivions en épanouissement. C’est cela notre mission d’êtres humains, accomplir dans nos vies le deux de la séparation en l’un de l’union, de la communion fraternelle, parce que nous sommes tous en vérité constitués par l’un dans un projet d’amour. Ce qui signifie qu’il y a toujours caché en nous-même jusqu’au cœur inconscient de nos identités un chemin à redécouvrir pour traverser nos frontières identitaires et accueillir l’autre. La présence divine en nous est toujours ce qui, de l’intérieur, nous appelle à ouvrir nos portes à l’autre et donc de nous différencier de l’ordre figé de nos identités pour découvrir en l’autre d’autres possibles de nous-mêmes enrichissants. Bien sûr, il est toujours possible de se fermer à cet appel inconscient, qui est notre être humain lui-même, en s’enfermant résolument dans une apologie fascisante de la haine et de la fermeture. Dans ce cas, fort triste, le moi est passé « du côté obscur de la force », et seules de grandes épreuves et de grands évènements pourront faire fendre cette cuirasse aveugle.

Le piège de la contrefaçon du un

Il y a aussi des contrefaçons du un qui ne cessent de générer des « deux » aliénés de la guerre et de l’intolérance. Le un du totalitarisme et du fanatisme prétend annuler le deux et la diversité en enfermant tout le monde dans la même identité imposée comme la seule vraie, au lieu de laisser libre cours à la communion de toutes les différences. Lorsque deux identités unilatérales se rencontrent, elles cessent d’être des identités pour devenir des différences en dialogue qui s’enrichissent l’une de l’autre sans jamais s’annuler.

C’est pourquoi, prenons garde également à ce que notre république laïque, qui est notre grande richesse civilisationnelle, ne se laisse elle-même défigurée en totalitarisme laïc, faux un. On conçoit trop la laïcité comme une fabrique de citoyens abstraits et indifférenciés qui doivent laisser en dehors de la vie publique toutes leurs différences, leurs cultures singulières. On comprend que plus d’un dès lors se retire de la vie publique pour ne pas laisser de côté ce qui lui est important. La vie publique devrait être au contraire ce lieu de l’un où toutes les différences se croisent, dialoguent, s’interpellent et sont convoquées solennellement par la République pour ouvrir, chacune dans sa culture particulière (et non en dehors), le chemin universel qui fonde le vivre en commun avec tous les autres. Entendons bien : le vivre en commun, la communauté humaine universelle, où chacun s’enrichit de la différence de l’autre, et non de simples côtoiements indifférents d’identités fermées sur elles-mêmes.

Réunifier la psyché

L’injonction de Yeshoua a aussi un sens éminemment psychanalytique, car le monde du deux constitue aussi l’aliénation intérieure de notre psyché. Notre inconscient est agité par une guerre entre les archétypes qui s’opposent sur le monde de la dualité, persona et ombre, moi et anima/animus. L’enjeu d’un chemin psychanalytique selon Jung est de rouvrir un chemin d’union harmonieuse des contraires au sein de notre psyché, ce qu’il appelle « individuation », tout le contraire, selon lui, de l’individualisme et de l’idolâtrie du moi

Dépasser la dualité dedans/dehors

Yeshoua ajoute logiquement qu’en faisant cela, il nous faut faire, accomplir, « le dedans comme le dehors et le dehors comme le dedans ». Entendons, le dépassement des systèmes de défense paranoïaques de nos moi. Ce sont eux qui fétichisent la dualité dedans/dehors. L’identité s’enferme résolument au-dedans d’elle-même et met tout ce qui est au dehors d’elle à distance. Or, l’être humain est un être éminemment relationnel et ouvert à l’altérité, et en lui le dehors et le dedans ne cessent de circuler l’un dans l’autre et s’alchimiser ensemble.

Dépasser la dualité dedans/dehors, c’est aussi se désidentifier de l’idolâtrie capitaliste de la propriété privée qui sépare un dedans égocentrique hyper-verrouillé du dehors rejeté dans l’indifférence. Ceux qui sont au dehors de moi-même sont ceux avec qui je suis appelé à fraterniser de par notre être humain commun, et il est dès lors naturel que nous partagions fraternellement nos ressources et moyens économiques au cœur d’une éthique de l’entraide universelle. Honte à l’Europe bourgeoise égocentrique et vieillissante, repliée sur ses richesses privées, qui n’accueille pas fraternellement les réfugiés migrants lui demandant son aide, promesse d’un sang neuf dans sa société sclérosée !

La révolution sociale

Ceci implique encore de faire « ce qui est au-dessus comme ce qui est en-dessous », nous dit Yeshoua.

L’adverbe spatial hébreu ma’al traduit par « au-dessus » peut aussi porter en tant que forme verbale un sens social désignant le « supérieur », par rapport à ceux qui lui seraient « inférieurs » dans la société. En suivant ce sens, nous comprenons que le monde futur du vivre en commun prôné par Yeshoua implique une révolution sociale qui subvertit les hiérarchies de la société de classes pour faire advenir une égalité universelle de tous les êtres humains. Faire en effet que les « supérieurs » redeviennent comme ceux qu’ils vivaient comme « inférieurs », c’est recréer l’unité sociale du peuple au sein de laquelle toutes les différences humaines pourront se rencontrer librement et fraterniser.

Découvrir le masculin et la féminité véritablement humaines

Et encore dit Yeshoua, ceci implique que nous accomplissions le mâle et la femelle un, de telle sorte que soient dépassés le mâle et la femelle. Comprenons tout de suite qu’il n’est pas ici question de l’être véritablement humain dans ses composantes masculine et féminine. « Mâle » et « femelle » sont en effet des catégories animales pré-humaines qui renvoient donc à des archétypes des plus archaïques encore déterminants au moment où l’humanité sort du règne animal mais toujours agissant jusqu’à aujourd’hui dans l’inconscient collectif. En vérité faire « un » mâle et femelle, c’est les dépasser et se désidentifier d’eux. Mâle et « femelle » ne sont pas en effet des catégories relationnelles. Elles appartiennent au monde tragique du deux, de la séparation et de l’impossibilité de l’amour. L’hébreu nous le montre. Le mot « mâle », en hébreu zekher, renvoie aussi à l’idée de « souvenir », et donc à l’attachement à un passé. Le mot « femelle » neqevah peut encore se lire « la trouée, la maudite ». Sens terrible et de malédiction pour la féminité. L’archétype masculin représente symboliquement la puissance d’affirmation du moi dans l’être (qu’on soit homme ou femme), et l’archétype féminin la capacité d’accueillir l’autre en soi, de s’ouvrir à lui. Dans le monde pré-humain du mâle et de la femelle, la féminité, c’est-à-dire la capacité de la relation à l’autre et de l’amour, est donc soumise à la condition infernale de la « femelle » dominée et violentée : l’amour est massacré parce que le mâle est rivé au passé de l’origine et se fait la puissance d’affirmation paranoïaque de la matrice identitaire qui enclot, plutôt que la puissance d’affirmation aimante de la féminité dans l’être. Il est urgent pour la survie de l’humanité qu’elle dépasse ces conditions archaïques de « primate » violent et paranoïaque pour qu’elle découvre dans son être le masculin véritablement humain et la féminité véritablement humaine et faire ainsi que le deux devienne un. Toute cette vision est contenue dans l’injonction de Yeshoua d’aimer jusqu’à même ses ennemis.

Les catégories véritablement humaines du masculin et du féminin correspondent aux mots hébreux ish et ishah qui signifient également « époux » et « épouse », catégories donc éminemment relationnelles.

 Transfigurer l’univers

Accomplir le deux en un, c’est contribuer à transmuter l’univers. Yeshoua, toujours dans l’évangile de Thomas (loggion 106) nous dit en effet : « en faisant le deux un (…) vous deviendrez Fils de l’Homme, et si vous dites à cette montagne déplace-toi d’ici, elle se déplacera ».

Devenir Fils de l’Homme, c’est en fait, dans le langage hébraïque, réaliser son être véritablement humain, dépasser l’archaïsme du deux.  La « montagne » symbolise la dureté tragique de l’univers, les « montagnes » de soucis et de nos malheurs qui, dans la réalité, nous apparaissent souvent comme insurmontables, inamovibles. Il nous faut en fait intégrer profondément le principe de synchronicité présenté par Jung et corroboré par la physique quantique. Plus nous cultivons le monde du deux en nous enfermant dans nos systèmes de défense paranoïaque et plus l’univers s’agence synchronistiquement autour de nous comme un univers tragique de séparation et d’opposition. En nous enfermant hermétiquement dans nos systèmes de défense, nous croyons nous protéger du malheur. En réalité nous ne faisons que le reconduire et l’amplifier. Et ce cercle infernal dure depuis la nuit des temps rendant aujourd’hui tout notre monde invivable. Et plus, nous ferons le deux un, plus l’univers autour de nous deviendra bienveillant, favorisant l’ouverture et la réconciliation. C’est cela le « royaume », le monde futur du vivre en commun.

Pierre Trigano, 19 octobre 2015.

Published inRelectures symboliques

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