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Le Coran et les femmes

Par Pierre Trigano

Les intégristes islamistes qui verrouillent le texte du Coran dans une compréhension figée depuis plusieurs siècles s’appuient sur deux de ses versets pour reléguer jusqu’à aujourd’hui les femmes à une pénible condition d’infériorité  en terre d’islam. Il est possible cependant de reprendre aujourd’hui ces textes et d’opérer un retournement libérateur de leur sens

Laissez-vous labourer

« Vos femmes sont pour vous un labour. Allez à votre labour comme vous le voulez. Progressez en vos personnes. Frémissez d’Allah. Sachez-le : vous le rencontrerez ! Annonce-le aux adhérents » (2, 223). Nous utilisons la traduction du Coran d’André Chouraqui.

La métaphore du labour est le plus souvent comprise sexuellement : l’homme pourrait aller comme il veut à sa terre que serait sa femme pour la féconder. Celle-ci semblerait ne pas avoir voix au chapitre. Elle appartiendrait à son époux comme une propriété privée dont il pourrait disposer comme il voudrait. Le désir de l’épouse ne serait pas pris en compte. Elle devrait se résigner à être un objet sexuel passif de l’homme. C’est ainsi que les intégristes islamiques comprennent ce verset, en n’en retenant, comme on le voit, que ses deux premières phrases. Or, le texte, si on le lit dans sa totalité, ne semble pas tant que ça flatter le contentement narcissique du propriétaire privé jouissant de son bien, puisqu’il demande manifestement aux hommes de progresser en leurs personnes, et dans le contexte de ce verset, on ne peut le comprendre qu’en fonction des femmes, dans le vis-à-vis de leurs épouses.

En intégrant cela profondément, il devient possible de renverser la compréhension immédiate de ce texte :

« Vos femmes sont un labour pour vous. Allez au labour de vous comme vous le voulez ».

Comprenons : vous les hommes, vous êtes spirituellement « labourés » dans votre être par la relation à vos femmes. Dans une culture qui historiquement (depuis le commencement de l’islam) donne la primauté aux hommes et aux valeurs du genre psychologique masculin (valeurs de l’affirmation et de l’action), la position de l’autre, de l’altérité, est occupée par les femmes et les valeurs de la féminité. Que l’on soit homme ou femme, la féminité dans l’être humain est sa faculté à s’ouvrir à Autrui, à l’accueillir à l’intérieur, à l’aimer. Les valeurs féminines sont ainsi les valeurs de la relation, de l’accueil (de l’autre homme et de l’Autre divin), de l’amour, dans l’être humain, et les femmes en sont pour ainsi dire dans leur incarnation les « icônes » vivantes.

Vous, les hommes, êtes encouragés au sein même de votre libre arbitre, sans coercition légaliste rigide, dans un processus qui a besoin d’une lente maturation intérieure pour s’accomplir (d’où le « comme vous le voulez », du texte) à vous laisser labourer, c’est-à-dire symboliquement, à vous laisser travailler, interpeller, transformer par la relation d’amour à vos femmes au gré de vos vies. Vous qui, au commencement de la culture islamique, êtes reconnus en tant qu’hommes, comme les maîtres, vous êtes cependant encouragés par le Coran, la parole d’Allah, à vous laisser transformer par votre rencontre profonde et aimante avec les femmes, le féminin. Qu’elles deviennent vos initiatrices, vos « maîtres spirituels » en relation, en éros, en amour (l’amour est féminin).

C’est ce que nous pouvons réentendre dans l’injonction « progressez en vos personnes » : croissez dans le féminin, dans l’intégration de l’amour. Ainsi, comme le dit le verset, vous frémirez d’Allah : impossible de faire un avec Allah sans communier avec vos épouses, et sans épouser le féminin. Vous le rencontrerez, promet le Coran, mais impossible de le rencontrer sans rencontrer la femme, et au travers d’elle, le mystère de la féminité spirituelle. La rencontre vraie, profonde, est en elle-même féminine.

La refondation spirituelle de l’islam

La refondation spirituelle de l’Islam ne passerait-elle pas par cette rencontre initiatique avec la féminité ? C’est la voie que nous montrent les grands maîtres soufis (mystiques musulmans). Parmi eux, Ibn Arabi et Rumi, au XIII° siècle, peuvent nous apparaître comme les prototypes d’hommes de l’islam s’étant laissés longuement « labourés » par leur rencontre avec la femme et le féminin.

Pour Ibn Arabi, la femme est la théophanie par excellence, c’est-à-dire la manifestation parfaite du divin sur la Terre, parce que pour lui, la Création procède d’un élan d’amour fondamentalement féminin d’Allah. C’est ce qu’il découvre dans son commentaire mystique du Coran.

Dans la même veine, le poète Rumi, fondateur de la confrérie des derviches tourneurs, écrit de manière audacieuse pour son époque :

« La Femme est le rayon de la Lumière divine.

Ce n’est point l’être que le désir des sens prend pour objet.

Elle est Créateur faudrait-il dire.

Ce n’est pas une créature. » (Mathnawi)

Rumi prend ici l’exact contre-pied de la façon dont les intégristes comprennent le verset que nous étudions, et il conforte mon interprétation. L’homme passe à côté du mystère de la femme en la traitant comme un simple objet passif de son désir sensuel. C’est au contraire elle qui éveille l’homme à l’amour, l’initie à l’accueil. Elle est pour l’homme le « Créateur », la présence du Créateur, parce que Celui-ci crée l’univers à partir de sa « compatissance », c’est-à-dire à partir de son amour, de sa féminité.

Ibn Arabi nous fait entendre dans un texte sublime les paroles d’amour d’un musulman frémissant d’Allah, qui s’est longuement laissé labourer par sa rencontre avec le féminin :

« Mon cœur est devenu capable de toutes les formes

Une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines,

Un temple pour les idoles, une Ka’aba pour le pèlerin,

Les Tables de la Thora, le livre du Coran.

Je professe la religion de l’Amour,

Et quelque direction que prenne sa monture,

L’Amour est ma religion et ma foi ».

Il est essentiel pour moi de me ressourcer à cette perspective généreuse pour m’encourager à approcher le second verset du Coran que j’ai annoncé dont les conséquences ont été bien plus funestes sur la condition des femmes en Islam.

Intolérable compréhension au premier degré.

« Les hommes ont autorité sur les femmes, du fait qu’Allah fait grâce à certains plus qu’à d’autres, et du fait qu’ils dépensent leurs biens. Les vertueuses adorent et gardent le mystère de ce qu’Allah garde. Admonestez celles dont vous craignez la rébellion, reléguez les dans des dortoirs, battez les. Si elles vous obéissent, ne cherchez pas contre elles de querelle. Voici Allah, le Sublime, le Grand » (4, 34).

Combien de générations d’hommes musulmans ont-ils été culturellement préformés par ce verset à se croire divinement autorisés à frapper leurs épouses si elles ne leur obéissent pas, et à les traiter en mineures démunies de toute autonomie et de toute citoyenneté ?

Face à la violence manifeste de ces paroles, il est difficile de songer à un retournement possible de leur sens. Une relecture historiciste s’impose avant tout : il s’agit de comprendre que ce texte est aujourd’hui historiquement daté et qu’il est urgent de le désacraliser, tout au moins pour ce qui concerne son opérationnalité. Il est urgent de dénoncer comme intolérable au nom de la déclaration universelle des droits de l’homme, une application linéaire de ce verset compris au premier degré. Il se fait en effet à l’évidence l’écho d’une époque patriarcale sinistre qui donnait aux hommes tous les pouvoirs et maintenait les femmes hors de la culture.

Cependant, au sein même de cet état d’aliénation, en « travaillant » dedans pour ainsi dire, il semble bien que ce verset du Coran contienne des éléments qui préparent l’ouverture à son révolutionnement.

Premièrement, en affirmant que la supériorité, l’autorité des hommes sur les femmes n’est pas un état de nature, mais une volonté d’Allah : « Allah fait grâce à certains plus qu’à d’autres ».  Or, le Coran est parsemé de versets proclamant qu’Allah le Transcendant est maître de Sa volonté : il donne à qui il veut, et il reprend à qui il veut. Les hommes violents ne le possèdent pas, mais c’est Lui qui est leur maître. Qu’ils ne croient pas qu’il est une garantie irréversible pour leur pouvoir absolu. Lui seul est « le Sublime, le Grand ».

Les femmes gardent le mystère d’Allah

D’autant plus qu’il semble bien que le verset nous donne subtilement un critère, un repère historique pour nous permettre de cerner la durée de sa validité : l’autorité despotique des hommes sur les femmes ne vaut que tant qu’ils « dépensent leurs biens ». Ce thème fait référence à la condition économique des femmes de l’époque du Coran. Les hommes étaient alors de fait les seuls acteurs économiques reconnus. Ils administraient (« ils dépensaient ») pour leurs femmes leurs biens, leurs dots, leurs héritages. Or, nous vivons aujourd’hui une époque radicalement différente de l’humanité : le mouvement d’émancipation des femmes, né en Occident, est en train de les faire reconnaître à l’échelle planétaire comme des citoyennes et des actrices économiques à part entière, et souvent de premier plan, notamment dans les pays du Sud où elles se révèlent comme les agents les plus structurés et les plus fiables de l’économie. Un rapport récent de l’ONU démontre ainsi que l’état de régression sociale et économique de nombreux pays musulmans par rapport à d’autres pays du Sud tient au fait que les femmes y sont exclues de la vie sociale et économique par le système culturel islamiste rétrograde. Il semblerait bien ainsi que la volonté d’Allah ait changé de sens aujourd’hui : elle ne soutient plus les « hommes violents ». Leur despotisme ne peut plus aujourd’hui faire avancer Son projet. Aujourd’hui viendrait le temps pour eux d’écouter vraiment le verset que nous avons étudiés plus haut, et de se laisser « labourer » par leur rencontre initiatique avec le féminin.

L’affirmation des femmes musulmanes d’Occident, animées d’une foi souvent ardente et d’une volonté de s’engager librement dans la société et l’économie à partir de leur foi, pourrait constituer le ferment d’un renouvellement de la culture de l’Islam en ce sens, dans le sens d’une réconciliation avec le féminin. L’humanité a beaucoup à espérer de l’émergence d’un islam féminin.

D’autant plus que, comme le dit le verset : « les vertueuses adorent et gardent le mystère de ce qu’Allah garde ». Les vertueuses, non pas du point de vue des traditions figées du passé, mais du point de vue d’Allah. Ce passage est fort insolite au milieu de la brutalité du verset et révèle que, contrairement aux apparences, le Coran prépare en réalité secrètement la déstabilisation à venir des hommes « forts » et violents : au sein d’une culture qui ne jure encore que par eux, il vient suggérer que les femmes (vertueuses) sont plus proches qu’eux du mystère d’Allah. S’il en est ainsi, c’est que ce mystère est en fait celui là même de la féminité, comme nous l’avons vu plus haut. La féminité en l’être humain, dont les femmes sont les icônes vivantes, est en effet la source de toute vie, de toute relation profonde, de tout amour, et Allah est en lui-même cette source à l’origine même de la Création : il garde en lui ce mystère que les femmes gardent en elles et « adorent » en cultivant l’éthique de l’amour qui est leur vraie nature. Dés lors, si les femmes sont si proches de lui, comment sérieusement pouvoir en arriver à les juger violemment, à les brutaliser, quand bien même elles « désobéiraient » ? Si les hommes « forts » s’abandonnaient vraiment à Allah dans la contemplation de ce verset, ils entreraient nécessairement dans un processus méditatif qui les amènerait sans qu’ils en aient conscience au départ à lui abandonner leur despotisme et leur volonté de puissance. Telle est la vocation du chevalier spirituel selon le soufisme : devenir essentiellement compatissant comme Allah.

La voie du chevalier

Les soufis découvrent dans leur commentaire mystique du Coran une subtile pédagogie civilisatrice pour faire évoluer une culture patriarcale brutale à l’origine, dans le sens d’une ouverture lente et progressive à la féminité.

Dans cette optique, Ibn Arabi propose une interprétation symbolique et, disons le, psychologique, du verset que nous étudions.

Selon lui, en effet, le « vos femmes » par lequel commence le verset ne doit pas s’entendre comme se rapportant aux épouses réelles des hommes ainsi interpellés, mais à leur part féminine intérieure secrète, appelée « âme » (nafs). Cette vision est très proche de celle de Jung découvrant qu’il existe une personnalité féminine cachée dans l’inconscient des hommes, qu’il appelle « anima ».

Il y aurait selon le maître soufi, une structure duelle de cette âme de l’homme : un état lumineux et complètement abandonné à Allah, désigné dans le verset par les « vertueuses », qui aiderait de l’intérieur l’homme à se rendre conforme à la compatissance divine, qui est l’essence divine de la féminité de l’âme ; l’autre, de basse vibration, lié à son ego, désigné dans le verset par les « rebelles » (à Allah), qui serait en fait en trait mauvais rapport avec la féminité divine qui fonde l’âme, et enfermerait l’homme dans des humeurs égocentriques et narcissiques. De même, pour Jung, le moi de l’homme est aux prises dans son inconscient avec une figure positive et une figure négative de son anima.

C’est, selon les soufis, cette figure négative de l’âme qui domine l’homme au début de son chemin spirituel. Le vrai djihad, la vraie guerre sainte à laquelle appelle le Coran, consiste pour eux à mener ce combat spirituel à l’intérieur de soi contre cette âme négative et ses ruses : elle doit être « frappée », comme le dit le verset, mais par une ascèse intérieure au travers de laquelle le disciple de la voie soufi s’émancipe du désir de toute puissance de l’ego. Telle  est la voie d’initiation du chevalier spirituel.

Il est urgent aujourd’hui que cette façon aimante de relire le Coran soit mieux connue. Nous appelons de nos vœux la naissance d’un islam féminin.

Published inRelectures symboliques

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