Skip to content

D’une psychanalyse centrée sur le symbole vivant

 

 J’ai esquissé dans ces pages le modèle d’une psychanalyse centrée sur les rêves de l’analysant et qui déroule son processus de rêves travaillés en rêves travaillés. Cependant, on me pose la question souvent : que se passe-t-il lorsque l’analysant n’a pas de rêves ? Il me parait important de répondre à cette question avant de clore ce livre pour en assoir son projet qui vise, au travers des rêves de Jung, à montrer l’importance et la pertinence d’une psychanalyse centrée sur le Soi comme psychanalyste réel.

Le symbole est toujours présent et vivant, s’exprimant dans les rêves de l’analysant que nous recherchons prioritairement, mais aussi dans les expériences de vie réelle de l’analysant, dans la structure synchronistique de son existence relationnelle. Nous pouvons avoir recours au support symbolique du Yi King pour le conscientiser comme Jung le conseille[1]. Mais nous pouvons également contempler un évènement de la vie relationnelle réelle de l’analysant comme un rêve et le travailler comme une interpellation du Soi. Ceci est possible parce que la vie relationnelle que le sujet a avec le monde extérieur vient en synchronicité objective avec sa vie relationnelle intérieure, inconsciente[2].

Pour le montrer, je prendrai l’exemple d’une séance d’analyse avec une femme d’une cinquantaine d’années que j’ai accompagnée au cours d’un module de formation.

Cette femme n’amenait pas de rêves mais elle était fortement contrariée par le fait qu’on lui avait volé sa valise dans le train alors qu’elle allait rejoindre une amie dans une autre ville pour partir en vacances avec elle dans un pays étranger. Elle en était fort attristée car elle s’était offerte pour l’occasion une très belle robe et un beau maillot de bains très féminins qu’elle a donc perdus. Elle précise que cela ne lui était jamais arrivé dans ses nombreux voyages en train. Elle laisse toujours en confiance sa valise en tête de wagon et elle va s’assoir à sa place tranquillement. Mais à l’arrivée, sa valise avait disparue, surement enlevée par un voleur dans une gare intermédiaire.

Dans la séance, je lui propose de travailler ce désagrément non pas sur un plan rationnel qui nous amènerait peut-être à tirer la leçon pour elle de plus de vigilance à l’avenir, de la nécessité qu’elle porte plainte et obtienne réparation, de défendre peut-être mieux ses biens et son moi, thèmes typiques d’une psychothérapie verbale classique. Mais de le contempler comme un rêve en questionnant sans exceptions tous les détails objectifs de l’incident comme des symboles.

Son voyage se déroulait un 15 aout, jour de l’Assomption de Marie. Bien que non branchée sur la religion, elle a eu subitement envie d’aller à la messe de l’Assomption avant de prendre le train, ce qu’elle ne fait jamais. Elle est sensible depuis peu à la figure de Marie.

Dans le second train qu’elle a pris en correspondance pour arriver à destination,, elle a vécu une synchronicité troublante. Elle était assise à côté d’un homme de son âge qui lisait une brochure sur la nage sous-marine dans une île du Pacifique où elle a vécu un nombre important d’années et où elle a connu de belles expériences sensuelles. Elle a ressenti en elle l’élan de lui parler, d’entamer conversation. Mais elle s’en est retenue, s’accusant intérieurement d’avoir toujours trop d’élans intempestifs vers les autres.

Arrivée au terminus et au sortir de la gare d’arrivée, elle tombe sur une petite procession mariale encadrée par des policiers. Elle est frappée par les vêtements sombres des religieux.

Je lui pose des questions sur l’amie qu’elle va rejoindre. Elle dit qu’elle a fait l’impasse sur les hommes et prétend que cela lui va très bien. Ce qui n’est pas le cas de l’analysante. Elle souffre de solitude après avoir divorcé depuis longtemps mais, de temps en temps, elle se demande si elle ne devrait pas se résigner et adopter la philosophie de son amie. Elle part précisément en vacances avec celle-ci pour ne pas demeurer seule. Cette amie a un régime de vie austère et elle avoue qu’elle aurait préféré des vacances laissant plus de place au plaisir et à la sensualité.

Tous ses éléments d’association, tout comme pour un rêve, nous permettent clairement d’établir l’interpellation symbolique à laquelle le Soi la confronte au travers de cette synchronicité.

En premier lieu, on peut constater que le voyage de cette femme est comme « encadré » par le personnage de Marie, adoré comme le modèle sacralisé d’une mère vierge qui, il faut bien le dire, ne vit pas sa vie de femme. Ce modèle pourrait certes être positif pour un individu qui souffrirait d’un déficit d’amour maternel mais a servi à censurer et culpabiliser l’épanouissement sexuel et sensuel des femmes dans l’histoire. La femme qui a vécu cette synchronicité souligne à quel point elle a remarqué que la procession mariale à son arrivée était dominée par la couleur sombre et triste. Elle reconnait qu’elle est toujours restée en dehors de la religion mais qu’elle est depuis quelques temps sensible à la figure de Marie. Le désagrément qui lui arrive vient donc l’interpeller sur quel est le sens de son appel vers la spiritualité : faudrait-il qu’elle se résigne à la mise entre parenthèses de sa sensualité et de sa nature féminine incarnée ? L’amie avec laquelle elle s’apprêtait à passer des vacances symbolise bien la persona, le modèle de perfection dans lequel elle risquerait de se replier elle-même et de se soumettre, persona qui correspond à l’inconscient collectif catholique austère de sa famille. La synchronicité vient lui montrer cruellement les conséquences funestes que cette évolution signifierait : la perte de sa féminité joyeuse et sensuelle à travers le vol de sa valise et de son contenu : le risque est que la persona familiale vienne « voler » sa nature sensuelle et féminine, joyeuse.

Pourtant, l’expérience synchronistique de ce voyage lui montre qu’une autre évolution est possible. Puisque cette femme vit en fait une autre synchronicité que le vol fâcheux de sa valise dans ce voyage en train. Elle y rencontre en effet dans le second train de correspondance un voisin de siège, un homme qui lit une brochure sur l’île où elle a vécu dans sa jeunesse, où il est question de nage sous-marine, souvenirs de grande expérience sensuelle pour elle. Cette synchronicité est remarquable. Sa possibilité avait une chance sur des milliards de pouvoir exister et si l’univers la lui a offerte, c’est qu’elle avait vraiment à se sentir interpellée dans sa vie. Puisqu’il s’agit de l’île où elle a vécu, il aurait été naturel qu’elle entame conversation avec cet homme qui, de plus, lui plaisait. Le « second » train de ce voyage aurait pu ainsi symboliser le dépassement positif du rapt de sa féminité par la persona austère, représenté par le vol de sa valise dans le premier train. Or, elle s’est littéralement censurée dans son élan naturel de rencontre et cet homme est descendu avant son terminus sans donc qu’il y ait eu parole.

Toute cette évolution demeure donc dans la logique triste du « vol », du refoulement résigné de la féminité par la persona austère. Cependant, la synchronicité extraordinaire de la rencontre de cet homme dans le second train vient montrer à cette femme qu’il existe dans sa psyché pour elle un animus de l’éros (puissance d’affirmation de sa féminité) que cet homme extériorise dans le réel et qui lui est donc encore inconnu. Il lui montre une voie pour elle. En cela l’homme symbolise la figure masculine du Soi. Il est important pour elle de rencontrer cette figure qui vient la ressourcer dans sa féminité. Et effectivement par l’interpellation que cette contemplation symbolique a constituée pour elle, elle a commencé à rencontrer cette figure. Ce travail autour de cette synchronicité a représenté un tournant symbolique essentiel dans son évolution. Pour conjurer le sort négatif qu’a symbolisé le vol de sa valise, j’ai conseillé à cette femme de procéder à des actes symboliques libérateurs, comme le fait de se réoffrir une belle robe et un beau maillot de bains, attributs du féminin, et de se reprogrammer des vacances délivrées de l’austérité obligatoire.

Cette femme est en analyse. Je lui ai suggéré de rapporter à son analyste ce travail symbolique qui a été fait avec moi en formation. Car cette synchronicité vaut aussi comme un élément objectif de supervision pour son analyste. Elle encourage celui-ci à s’orienter à rechercher dans les rêves de cette femme la rencontre avec son animus de l’éros pour desserrer en elle l’étreinte de la persona familiale austère et la triste résignation pour sa vie de femme dans laquelle elle risquerait de s’enfermer.

Nous comprenons donc en conclusion que, lorsque les rêves viennent à manquer dans une séance, plutôt que de simplement écouter le discours rationnel du moi de l’analysant (et de l’analyste) et de rester ainsi dans une psychanalyse centrée sur le moi, il nous faut plutôt rechercher le symbole vivant dans la vie relationnelle réelle de l’analysant et ainsi se situer toujours dans une psychanalyse centrée sur le Soi qui s’exprime du cœur de l’inconscient, par les rêves comme par le tissus synchronistique du réel[3], en tant qu’il est le psychanalyste réel du processus analytique.

 

 

Le pouvoir guérisseur du Soi

https://www.facebook.com/48999337696/videos/10155231206897697/

[1] Je présenterai cette pratique dans mon prochain livre, entre autres thèmes, dans mon prochain livre sur la psychanalyse symbolique de Jung

[2] Je développerai également cet aspect dans mon prochain livre.

[3] Il y a un unus mundus, un monde unique qui relie l’inconscient et ce tissus synchronistique.

Published inAutour de la psychanalyse de Jung

Be First to Comment

Laisser un commentaire