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Donner voix à l’islam de non-violence

Retour sur l’attentat de Nice, 14 juillet 2016

Par Pierre Trigano

Un détail en apparence insignifiant a tout de suite attiré mon attention dans l’horreur de l’attentat de Nice. C’est au volant d’un camion de 19 tonnes que le terroriste s’est follement et impitoyablement jeté sur une foule d’innocents. Immédiatement m’est venu en tête que 19 était la valeur numérique du nom ABEL en hébreu, selon l’ordre des valeurs par rang des lettres dans l’alphabet hébraïque. Il est en effet composé des lettres Hé (5ième lettre de l’alphabet), Beït (2ième lettre), et Lamed (12ième lettre) : 5+2+12 = 19.

La racine d’Abel

L’histoire biblique des 2 fils d’Adam, Caïn et Abel, à l’origine de la violence fratricide dans l’humanité, est relatée de manière très belle dans le Coran (sourate 5, 27-34, traduction Denise Masson) :

« Ils offrirent chacun un sacrifice. Celui du premier fut agréé, celui de l’autre ne fut pas accepté. Il dit alors : je vais te tuer ! Le premier répondit : Dieu n’agrée que les offrandes de ceux qui le craignent. Si tu portes la main sur moi pour me tuer, je ne porterais pas la main sur toi pour te tuer. Je crains Dieu, le Seigneur des mondes. Je veux que tu prennes sur toi mon pêché et ton pêché et que tu sois au nombre des hôtes du feu (…). Sa passion le porta à tuer son frère. Il le tua donc et se trouva au nombre des perdants. (…) Voilà pourquoi nous avons prescrit aux fils d’Israël : Celui qui a tué un homme qui, lui-même, n’a pas tué ou n’a pas commis de violence sur la Terre, est considéré comme s’il avait tué tous les hommes. Et celui qui sauve un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes. ».

Certes, ceux qui sont fascinés par le fanatisme assassin de Daesh peuvent trouver dans le Coran nombre de versets qui semblent soutenir et encourager ou soutenir la violence. Et, ceux que l’on appelle les « islamistes radicaux » cultivent assurément un « islam de Caïn », le meurtrier fratricide. Mais « radical » signifie étymologiquement « qui revient à la racine », et dans la racine de l’islam, à savoir le Coran, il y a aussi la voie / voix d’Abel !

L’éthique musulmane de la non-violence

Dans la Bible (Genèse 4), Abel est sans voix face à la toute-puissance meurtrière de son frère, alors que dans le Coran, il lui oppose une parole puissante qui jette les bases d’une éthique musulmane de la non-violence : je ne porterai pas la main sur toi POUR te tuer, ce qui, logiquement, laisse certes latitude à chacun de pouvoir se défendre contre l’assassin ou l’oppresseur, mais dans une finalité et une stratégie assumées de non-violence, dans le refus de tuer ou massacrer l’adversaire, et dans une préoccupation de préserver le plus possible la vie de tous, y compris des ennemis. Car tous les hommes sont frères. Et c’est ce que veulent nous dire les dernières lignes du passage coranique cité plus haut : tous les êtres humains sont solidaires et celui qui tue un seul être humain innocent, c’est comme s’il tuait toute l’humanité. En fait, il tue lui-même alors sa propre humanité en tuant l’autre, et en quelque sorte, il se « maudit » lui-même en tant qu’être humain. Car la finalité et le seul véritable héroïsme de l’aventure spirituelle humaine sur la Terre est d’opposer à la violence physique et mentale du tueur la parole de fraternité humaine universelle qui, elle-seule, a la vertu de pouvoir transformer l’ennemi en ami et de créer un monde où la paix l’emporte : la parole d’Abel à son frère.

Dans une logique régressive très « primate », du style « mâle contre mâle » pour conquérir le statut de mâle dominant, la colère violente de Caïn aurait dû « allumer » celle de son frère, dans une contamination par le virus psychologique de la haine. Mais comme nous le dit le texte, Abel refusa de tomber dans ce « péché » et le laissa à son frère.

Au contraire, Caïn et, à sa suite, tout tueur aveugle et sourd qui refuse d’entendre la parole de fraternité humaine, se maudit lui-même, ai-je dit, en tant qu’être humain : il se trouve alors au nombre des perdants, nous dit le Coran. Dans ce monde et dans l’autre, il ne peut trouver la paix et demeure l’hôte du feu de sa colère et de sa haine qui le consume et le retranche de l’humanité.

Résister à la contamination de Caïn

Gardons-nous de ne pas nous laisser nous-mêmes aspirés dans le nombre des perdants de l’humanité en répondant à la violence aveugle par la violence aveugle. En devenant ainsi des Caïn à la suite de Caïn, en répondant au meurtre par la vengeance, par la haine, par le racisme. J’ai eu honte d’être français lorsque j’ai lu dans les bandes passantes des journaux télévisés que 5 jours après l’attentat de Nice, l’aviation française avait participé à un bombardement en Syrie qui a tué près de 200 civils. L’information n’est passée qu’une fois, juste pour faire passer le message que « nous » avions vengé « nos » civils innocents massacrés par la mort en plus grand nombre d’autres civils innocents. Je comprends qu’on veuille mettre hors d’état de nuire l’armée malfaisante de Daesh, et il aurait été plus sain que ce soit l’ONU qui en prenne l’initiative. Mais que l’on tue sciemment des civils innocents, c’est encore une fois le meurtre d’Abel par Caïn et le cycle infernal de la violence qui continue et détruit notre humanité. Et le risque est aussi qu’ici, jusque dans nos rues, des Caïn identitaires ennemis, occidentaux et musulmans, se lèvent et s’entretuent, ce qui risque également de se produire en réaction à l’assassinat barbare du père Jacques Hamel qui vient de se produire au moment où j’écris.

Mais revenons donc à l’attentat de Nice. Les témoignages nous disent que Mohammed Lahouaiej Bouhlel était plié sur le volant de son camion et fonçait aveuglément sur la foule nombreuse d’êtres humains innocents qui étaient juste-là pour faire la fête.

Une catastrophe spirituelle pour l’islam

A la « tête » de son camion régnait la direction folle et meurtrière de Caïn qui détruisait son humanité. Mais cette « tête » entraînait tragiquement à l’arrière d’elle « 19 tonnes », qui ne signifiaient rien bien sûr pour le tueur. Si je réduis, comme annoncé, ce nombre à sa valeur signifiante introduisant Abel, toute la scène tragique de l’attentat devient alors symbole interpellant. Si, en effet, l’islam de Caïn règne « à la tête », l’islam d’Abel est refoulé « à l’arrière », comme dans l’inconscient, sans voix, sans autonomie, alors que dans les siècles passés de grands maîtres musulmans comme Ibn Arabi, Rumi, ou l’émir Abd-El-Kader, l’avaient porté au plus haut de sa lumière. Et si l’islam d’Abel reste sans voix, c’est une immense catastrophe spirituelle pour l’islam et son avenir humain. C’est comme si alors, il n’était plus symbolisé que par ce camion blanc fou dont on ne retiendra que la photo de sa « tête » (de son pare-brise) criblée de balles que les médias nous ont servis abondamment.

Si par malheur, l’islam de Caïn prenait la tête directrice de l’islam, de la oumma, ce serait assurément la mort spirituelle de l’islam et des musulmans. Là encore, le déroulé de l’attentat nous donne étonnamment le symbole de ce péril. Ainsi, le terroriste assassin qui porte le même nom que le prophète a pu croire follement se mettre à sa suite en tuant les « infidèles », tout ce qui n’est pas musulman. Mais il est douloureusement significatif que sa première victime, la première personne qu’il ait écrasée, soit précisément une musulmane pratiquante et fidèle au prophète : Fatima Charrihi, 62 ans, mère de 8 enfants de qui, elle avait sept petits-enfants. Son fils dit d’elle après sa mort qu’elle était « une maman extraordinaire ». Il la décrit comme une femme « qui portait le voile, et pratiquait un islam du juste milieu, un vrai islam, pas celui des terroristes » (Libération du mardi 19 juillet 2016).

Il est fort interpellant sur un plan symbolique que la première personne tuée par le terroriste soit non seulement une musulmane mais encore une femme s’appelant « Fatima » qui est le nom de la fille du prophète. La oumma, la communauté musulmane, est symboliquement comme la « fille » du prophète. L’islam de Caïn risque bien de tuer spirituellement la oumma en voulant la réduire à une chape de plomb haineuse et mortifère. L’islam est la première victime de l’islamisme. C’est pourquoi il est urgent que tous les musulmans qui pratiquent la voie du « juste milieu » s’engagent pour circonscrire ce malheur et faire ressurgir la voix de l’islam d’Abel. La France est une chance pour l’avenir de l’islam parce qu’il y a ici une liberté de penser, de parler, de se réunir. Il est vital que partout, dans les quartiers, les mosquées, les citoyens musulmans de France se réunissent pour dénoncer radicalement l’islam de Caïn et promouvoir, non seulement pour eux mais aussi au bénéfice de toute la civilisation européenne, la culture musulmane non-violente d’Abel, qui est une voie de fraternité humaine universelle. Et il faudrait pouvoir promouvoir avec tous une voie renouvelée de laïcité selon l’esprit d’Abel, non pas le fourvoiement d’une laïcité idéologique violente qui voudrait que tout le monde s’assimile à un même moule, mais une éthique laïque inclusive qui fonde un espace de communauté fraternelle universelle entre êtres humains, tous différents, tous citoyens de la République.

« Cet article a été posté sur la page Facebook « Traversées vers un monde futur le 1er aout 2016

Pierre Trigano est psychanalyste, auteur de plusieurs ouvrages dont L’inconscient de la Bible, Réel Editions, ouvrage en 6 tomes.

Published inRelectures symboliques

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